GAFI :LA CÔTE D’IVOIRE SORT DE LA LISTE GRISE, MAIS QUI CONTRÔLE VRAIMENT LES MILLIARDS ET LES CIRCUITS DE L’ARGENT ?
La Côte d’Ivoire vient de remporter une bataille décisive
sur le terrain de la crédibilité financière internationale. Retiré de la liste
grise du Groupe d’action financière (GAFI), le pays voit ses efforts contre le
blanchiment de capitaux officiellement reconnus. Mais derrière cette victoire
institutionnelle surgit une interrogation autrement plus sensible. Qui
surveille réellement les flux financiers, les sociétés opaques et les milliards
qui circulent dans l’économie ivoirienne ?
La Côte d’Ivoire n’est plus sous surveillance renforcée du
Groupe d’action financière. Réuni à Paris du 28 au 30 octobre 2026, le GAFI a
décidé de retirer le pays de sa liste grise, aux côtés de la Bulgarie, de la
République démocratique du Congo et de Monaco.
Cette décision marque une avancée importante pour les
autorités ivoiriennes, engagées dans le renforcement des mécanismes de lutte
contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme.
Mais une sortie de liste ne constitue pas un certificat
général de bonne gouvernance. Elle reconnaît des progrès dans un dispositif
précis de surveillance financière. Elle ne signifie ni la disparition des
circuits financiers illicites ni l’absence de corruption. C’est toute la
différence entre une reconnaissance internationale et une transparence
effective.
Six réformes reconnues, mais une exigence de résultats
Pour obtenir son retrait, la Côte d’Ivoire a dû apporter des
améliorations dans six domaines essentiels. Le pays a renforcé sa coopération
internationale en matière d’enquêtes financières, amélioré la surveillance des
établissements et activités exposés au blanchiment, développé l’identification
des bénéficiaires effectifs des sociétés et consolidé l’exploitation du
renseignement financier.
Les autorités ont également renforcé les enquêtes et
poursuites relatives au blanchiment de capitaux ainsi que les mécanismes de
sanctions financières ciblées. Ces progrès ont été jugés suffisants par le GAFI
pour mettre fin à la surveillance renforcée.
Toutefois, la question centrale demeure celle de
l’application quotidienne de ces mécanismes. Une réglementation peut être
conforme aux standards internationaux sans que chaque opération suspecte soit
automatiquement détectée. De même, l’existence d’une procédure de contrôle ne
garantit pas, à elle seule, son efficacité dans toutes les situations.
Derrière les sociétés, qui possède réellement l’argent ?
L’identification des bénéficiaires effectifs constitue l’un
des enjeux les plus sensibles de la réforme.
Dans les circuits économiques modernes, une société peut
appartenir à une autre société, elle-même contrôlée par une structure établie
dans une juridiction étrangère.
Ces montages peuvent répondre à des objectifs commerciaux
parfaitement légaux. Ils peuvent également être détournés pour masquer
l’identité des véritables détenteurs de capitaux.
D’où une série de questions d’intérêt public.
Les autorités disposent-elles d’informations suffisamment
fiables et actualisées sur les propriétaires réels des entreprises ? Comment
vérifient-elles les déclarations transmises ? Quelles sanctions sont appliquées
lorsque des informations sont volontairement dissimulées ?
La transparence financière ne peut se limiter à la collecte
de formulaires administratifs. Elle exige des vérifications, des contrôles et
des conséquences lorsque des infractions sont établies.
Marchés publics et grands contrats, la question des
bénéficiaires
La lutte contre les circuits financiers opaques concerne
également les relations entre les entreprises et la commande publique.
Les marchés d’infrastructures, les prestations de services,
les fournitures administratives et les grands contrats d’investissement
mobilisent des ressources importantes.
L’enjeu est de s’assurer que les entreprises attributaires
sont correctement identifiées, que les procédures de passation respectent les
règles applicables et que les conflits d’intérêts éventuels peuvent être
détectés.
Il serait abusif de considérer qu’un marché important
constitue en lui-même un indice de blanchiment. En revanche, la transparence
sur les bénéficiaires effectifs, les critères d’attribution et l’exécution des
contrats représente une garantie essentielle de bonne gestion.
La sortie de la liste grise offre ainsi l’occasion
d’examiner la qualité des mécanismes de prévention au-delà du seul secteur
bancaire.
Justice financière, qui surveille les surveillants ?
La reconnaissance du GAFI intervient dans un contexte où la
justice financière ivoirienne fait également l’objet d’une controverse
médiatique.
Le 30 octobre, Jeune Afrique a publié des informations
évoquant de présumées irrégularités au sein du Pôle pénal économique et
financier et faisant référence à des renseignements attribués au FBI.
Le ministère ivoirien de la Justice a contesté ces
affirmations, notamment l’existence d’une enquête de la Gendarmerie nationale
contre des membres du PPEF sur la base d’informations américaines.
Ces accusations demeurent donc contestées et ne sauraient
être présentées comme des faits établis. Cette controverse soulève néanmoins
une question institutionnelle légitime. Quels mécanismes garantissent
l’intégrité, l’indépendance et la responsabilité des acteurs chargés de
poursuivre la criminalité économique et financière ?
Le contrôle de ceux qui exercent des responsabilités
judiciaires ne signifie pas une remise en cause systématique de leur probité.
Il constitue une exigence normale dans un État de droit. La confiance dans les
institutions dépend autant de leur efficacité que de leur capacité à rendre
compte de leur fonctionnement.
Banques et investisseurs, une victoire dont les retombées
restent à mesurer
Sur le plan économique, le retrait de la liste grise
pourrait améliorer les relations entre les banques ivoiriennes et leurs
correspondants étrangers.
Les entreprises engagées dans l’import-export, le transport,
le transit et les opérations internationales pourraient bénéficier d’un
environnement de conformité mieux reconnu.
Mais il ne faut pas confondre amélioration de la réputation
financière et disparition des obstacles économiques.
Les établissements bancaires continueront d’exiger des
justificatifs sur l’origine des fonds, l’identité des clients et la nature des
transactions.
Les PME ivoiriennes resteront également confrontées aux
problèmes de garanties, de financement et de coût du crédit.
La question est donc simple. Cette reconnaissance internationale
permettra-t-elle réellement de réduire certaines contraintes financières ou
profitera-t-elle principalement à l’image des grandes institutions ?
Seule l’observation des pratiques bancaires et des
conditions de financement permettra d’y répondre.
Des milliards circulent, mais quelle transparence pour le
citoyen ?
La Côte d’Ivoire prépare un budget 2027 de 18 466,1
milliards FCFA. Ce montant illustre l’importance des ressources publiques
mobilisées pour le fonctionnement de l’État et le financement de ses
politiques.
Il ne doit toutefois pas être confondu avec les flux
financiers suspects ou les montants relevant des enquêtes pour blanchiment.
La lutte contre le blanchiment et la transparence budgétaire
sont deux domaines distincts, même s’ils participent tous deux à la qualité de
la gouvernance financière.
Pour le citoyen, les interrogations portent notamment sur la
traçabilité des dépenses, les résultats des contrôles, les suites données aux
irrégularités établies et la publication d’informations permettant d’apprécier
l’utilisation des fonds publics.
La crédibilité d’un système financier ne se résume pas à sa
conformité internationale. Elle dépend également de la confiance qu’il inspire
à ceux qui y participent.
Après la sortie de la liste grise, l’épreuve de vérité
Le retrait de la Côte d’Ivoire de la liste grise du GAFI
constitue un résultat institutionnel important qu’il convient de reconnaître.
Mais cette décision ne ferme pas le débat sur la
transparence financière. Elle ouvre une nouvelle période d’exigence.
Les autorités devront poursuivre les contrôles, consolider
la fiabilité des informations sur les bénéficiaires effectifs, renforcer la
coopération judiciaire et démontrer la durabilité des progrès accomplis.
Les institutions de contrôle devront, pour leur part,
continuer à produire des résultats vérifiables, dans le respect de leurs
obligations légales et des garanties judiciaires.
La question n’est plus seulement de savoir comment la Côte
d’Ivoire a réussi à quitter la liste grise.
Elle est désormais de déterminer comment elle préservera
cette reconnaissance tout en renforçant la confiance des entreprises et des
citoyens.
La Côte d’Ivoire a convaincu le GAFI de ses progrès. Reste
une exigence fondamentale, démontrer dans la durée que les circuits de l’argent
sont surveillés avec rigueur, que les responsabilités sont clairement établies
et que les règles s’appliquent à tous.

