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SMIG : Les ivoiriens en vivent –ils réellement ?

AfriqueVérité 28 Août 2026 - 21H15 vues
Le Smig a été revalorisé en Côte d'Ivoire.De 36 mille , il est désormais à 75mille.

En Côte d’Ivoire, le débat sur le Salaire minimum interprofessionnel garanti ne peut plus se limiter à une comparaison entre son ancien niveau et les 75 000 FCFA actuellement en vigueur. Les données officielles montrent une réalité plus complexe. La revalorisation du SMIG constitue une avancée sociale incontestable, mais son impact doit être apprécié à la lumière d’une caractéristique fondamentale du marché du travail ivoirien. L’immense majorité des emplois demeure informelle.

Depuis le 1er janvier 2023, le SMIG est fixé à 75 000 FCFA par mois contre 60 000 FCFA auparavant, soit une augmentation de 25 %. La mesure a été adoptée par le décret n°2022-986 du 21 décembre 2022, après concertation entre les organisations patronales et les centrales syndicales. Avant 2013, le salaire minimum était fixé à 36 607 FCFA. En une décennie, le minimum légal a donc plus que doublé. C’est un progrès qu’il serait factuellement incorrect de nier.

Mais quelle est sa portée réelle dans la structure de l’économie ivoirienne ? Les chiffres officiels apportent un premier élément de réponse. Le Plan national de développement 2026-2030 indique que la Côte d’Ivoire compte environ 11,5 millions de personnes en emploi et plus de 1,5 million d’emplois formels. Le gouvernement ambitionne de porter la population en emploi à 14 millions et le nombre d’emplois formels à plus de 3 millions à l’horizon 2030.

Le même PND retient un autre indicateur particulièrement révélateur. Le taux d’emploi informel était estimé à 91,6 % en 2021, avec pour objectif de le ramener à 81,76 % en 2030. Les données antérieures du ministère de l’Emploi allaient déjà dans le même sens. L’Enquête nationale sur l’emploi de 2019 évaluait le taux d’emploi informel à 89,2 %. Malgré les différences de périodes et de méthodologies, une réalité demeure. L’informalité occupe une place considérable dans le marché du travail ivoirien.

C’est ici qu’apparaît la principale limite d’une politique sociale reposant essentiellement sur le niveau du salaire minimum. Le SMIG est un instrument de protection du travail salarié. Il établit un minimum légal de rémunération, mais il ne garantit pas automatiquement 75 000 FCFA de revenu mensuel au vendeur indépendant, à l’artisan travaillant pour son propre compte, au petit producteur agricole, à la commerçante, au conducteur indépendant ou à tous ceux dont les activités ne relèvent pas directement d’une relation salariale formalisée.

Il serait donc juridiquement inexact d’affirmer que le SMIG de 75 000 FCFA est devenu un « salaire plafond ». Il demeure bien un salaire minimum. Mais économiquement, le problème soulevé est réel. Pour une importante partie des personnes en emploi, ce minimum légal n’est simplement pas le mécanisme qui détermine leur revenu.

Les statistiques de la pauvreté renforcent cette interrogation. Selon les données officielles disponibles, le taux de pauvreté monétaire s’établissait à 37,5 % en 2021 contre 39,4 % en 2018. Le seuil national de pauvreté était fixé à 369 516 FCFA par personne et par an, soit 30 793 FCFA par mois et environ 1 012 FCFA par jour.

Une précision est essentielle. Ces 30 793 FCFA ne constituent pas un salaire minimum. Le seuil de pauvreté est un instrument statistique permettant d’apprécier le niveau de vie d’une personne ou d’un ménage. Le SMIG correspond, lui, à la rémunération minimale légale d’un travailleur salarié relevant de son champ d’application. Comparer directement 75 000 FCFA de SMIG et 30 793 FCFA de seuil de pauvreté comme s’il s’agissait de deux salaires conduirait donc à une conclusion trompeuse.

Le seuil est calculé par personne alors que le salaire est perçu par un travailleur. La situation économique d’un salarié dépend également de la taille de son ménage, des revenus des autres membres de la famille et de l’ensemble des ressources disponibles. Un salarié rémunéré 75 000 FCFA et vivant seul n’est pas dans la même situation qu’un salarié percevant la même somme et assumant l’essentiel des dépenses d’un ménage de plusieurs personnes. Le montant du SMIG ne peut donc, à lui seul, déterminer si une famille est pauvre ou non.

Il convient également de rectifier une confusion fréquente. Le taux de pauvreté officiellement disponible n’est pas une fourchette comprise entre 37,2 % et 39,4 %. La référence officielle est de 37,5 % pour 2021, tandis que 39,4 % correspond à 2018. En 2026, les autorités continuent d’utiliser 37,5 % comme référence en attendant les résultats actualisés de l’Enquête harmonisée sur les conditions de vie des ménages 2025-2026.

Le débat doit alors être reformulé. La question n’est pas de savoir si le passage du SMIG de 60 000 à 75 000 FCFA était inutile. Il représente une hausse nominale de 25 % et améliore incontestablement la protection des salariés effectivement concernés. La question est plutôt de savoir jusqu’où une hausse du salaire minimum peut contribuer à réduire la pauvreté dans une économie où l’emploi informel demeure largement dominant.

C’est probablement ici que doit commencer la prochaine génération de politiques sociales. La priorité pourrait être de faire entrer progressivement plusieurs millions de travailleurs supplémentaires dans une économie plus productive, mieux organisée et davantage protégée. Formaliser ne devrait toutefois pas signifier uniquement enregistrer et taxer. Pour que la formalisation soit attractive, elle doit apporter quelque chose au travailleur et à la petite entreprise, notamment l’accès au financement, à la protection sociale, à la retraite, à la formation, aux marchés, à un accompagnement administratif et à des possibilités réelles de développement.

La Côte d’Ivoire dispose déjà d’instruments allant dans cette direction, notamment le Régime social des travailleurs indépendants. Le défi est désormais de transformer cette progression de la couverture sociale en véritable transformation économique permettant à davantage de travailleurs de sortir de la précarité et de disposer de revenus réguliers.

 

Le PND 2026-2030 fixe justement comme ambition de faire passer le nombre d’emplois formels de plus de 1,5 million à plus de 3 millions à l’horizon 2030. Cette ambition pourrait être aussi déterminante pour la politique sociale ivoirienne que le montant du prochain SMIG. Car si le salaire minimum augmente mais que des millions de personnes demeurent en dehors de l’emploi salarié formel, une partie importante de la population active ne bénéficiera pas directement de cette augmentation.

Inversement, si la Côte d’Ivoire réussit à créer massivement des entreprises productives, à formaliser progressivement les activités existantes et à transformer des emplois précaires en emplois mieux rémunérés et protégés, le salaire minimum prendra une portée économique et sociale beaucoup plus large.

Le gouvernement ambitionne parallèlement de ramener le taux de pauvreté sous la barre des 20 % à l’horizon 2030. Atteindre un tel objectif nécessitera beaucoup plus qu’une politique salariale. Il faudra agir simultanément sur la création d’emplois, la productivité, les revenus des travailleurs indépendants, l’agriculture, l’industrialisation, la formation professionnelle, la protection sociale et le pouvoir d’achat.

La Côte d’Ivoire a donc franchi une étape importante en portant le SMIG à 75 000 FCFA. Le véritable défi est désormais d’élargir le nombre de citoyens disposant effectivement d’un revenu régulier, décent et sécurisé. La réussite d’une politique sociale ne peut pas seulement se mesurer au montant du salaire minimum inscrit dans un décret. Elle doit également se mesurer au nombre de travailleurs qui en bénéficient réellement et à la capacité globale de l’économie à améliorer durablement les revenus.

La question centrale n’est finalement plus seulement de savoir combien vaut le SMIG. Elle est de savoir combien de travailleurs ivoiriens disposent effectivement d’un revenu décent, stable et protégé. C’est probablement sur cette question que devra se jouer la prochaine bataille économique et sociale de la Côte d’Ivoire.

Noëlle Rabe 

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