SMIG : Les ivoiriens en vivent –ils réellement ?
En Côte d’Ivoire, le débat sur le Salaire minimum
interprofessionnel garanti ne peut plus se limiter à une comparaison entre son
ancien niveau et les 75 000 FCFA actuellement en vigueur. Les données
officielles montrent une réalité plus complexe. La revalorisation du SMIG
constitue une avancée sociale incontestable, mais son impact doit être apprécié
à la lumière d’une caractéristique fondamentale du marché du travail ivoirien.
L’immense majorité des emplois demeure informelle.
Depuis le 1er janvier 2023, le SMIG est fixé à 75 000 FCFA
par mois contre 60 000 FCFA auparavant, soit une augmentation de 25 %. La
mesure a été adoptée par le décret n°2022-986 du 21 décembre 2022, après
concertation entre les organisations patronales et les centrales syndicales. Avant
2013, le salaire minimum était fixé à 36 607 FCFA. En une décennie, le minimum
légal a donc plus que doublé. C’est un progrès qu’il serait factuellement
incorrect de nier.
Mais quelle est sa portée réelle dans la structure de
l’économie ivoirienne ? Les chiffres officiels apportent un premier élément de
réponse. Le Plan national de développement 2026-2030 indique que la Côte
d’Ivoire compte environ 11,5 millions de personnes en emploi et plus de 1,5
million d’emplois formels. Le gouvernement ambitionne de porter la population
en emploi à 14 millions et le nombre d’emplois formels à plus de 3 millions à
l’horizon 2030.
Le même PND retient un autre indicateur particulièrement
révélateur. Le taux d’emploi informel était estimé à 91,6 % en 2021, avec pour
objectif de le ramener à 81,76 % en 2030. Les données antérieures du ministère
de l’Emploi allaient déjà dans le même sens. L’Enquête nationale sur l’emploi
de 2019 évaluait le taux d’emploi informel à 89,2 %. Malgré les différences de
périodes et de méthodologies, une réalité demeure. L’informalité occupe une
place considérable dans le marché du travail ivoirien.
C’est ici qu’apparaît la principale limite d’une politique
sociale reposant essentiellement sur le niveau du salaire minimum. Le SMIG est
un instrument de protection du travail salarié. Il établit un minimum légal de
rémunération, mais il ne garantit pas automatiquement 75 000 FCFA de revenu
mensuel au vendeur indépendant, à l’artisan travaillant pour son propre compte,
au petit producteur agricole, à la commerçante, au conducteur indépendant ou à
tous ceux dont les activités ne relèvent pas directement d’une relation
salariale formalisée.
Il serait donc juridiquement inexact d’affirmer que le SMIG
de 75 000 FCFA est devenu un « salaire plafond ». Il demeure bien un salaire
minimum. Mais économiquement, le problème soulevé est réel. Pour une importante
partie des personnes en emploi, ce minimum légal n’est simplement pas le mécanisme
qui détermine leur revenu.
Les statistiques de la pauvreté renforcent cette
interrogation. Selon les données officielles disponibles, le taux de pauvreté
monétaire s’établissait à 37,5 % en 2021 contre 39,4 % en 2018. Le seuil
national de pauvreté était fixé à 369 516 FCFA par personne et par an, soit 30
793 FCFA par mois et environ 1 012 FCFA par jour.
Une précision est essentielle. Ces 30 793 FCFA ne
constituent pas un salaire minimum. Le seuil de pauvreté est un instrument
statistique permettant d’apprécier le niveau de vie d’une personne ou d’un
ménage. Le SMIG correspond, lui, à la rémunération minimale légale d’un
travailleur salarié relevant de son champ d’application. Comparer directement
75 000 FCFA de SMIG et 30 793 FCFA de seuil de pauvreté comme s’il s’agissait
de deux salaires conduirait donc à une conclusion trompeuse.
Le seuil est calculé par personne alors que le salaire est
perçu par un travailleur. La situation économique d’un salarié dépend également
de la taille de son ménage, des revenus des autres membres de la famille et de
l’ensemble des ressources disponibles. Un salarié rémunéré 75 000 FCFA et
vivant seul n’est pas dans la même situation qu’un salarié percevant la même
somme et assumant l’essentiel des dépenses d’un ménage de plusieurs personnes.
Le montant du SMIG ne peut donc, à lui seul, déterminer si une famille est
pauvre ou non.
Il convient également de rectifier une confusion fréquente.
Le taux de pauvreté officiellement disponible n’est pas une fourchette comprise
entre 37,2 % et 39,4 %. La référence officielle est de 37,5 % pour 2021, tandis
que 39,4 % correspond à 2018. En 2026, les autorités continuent d’utiliser 37,5
% comme référence en attendant les résultats actualisés de l’Enquête harmonisée
sur les conditions de vie des ménages 2025-2026.
Le débat doit alors être reformulé. La question n’est pas de
savoir si le passage du SMIG de 60 000 à 75 000 FCFA était inutile. Il
représente une hausse nominale de 25 % et améliore incontestablement la
protection des salariés effectivement concernés. La question est plutôt de
savoir jusqu’où une hausse du salaire minimum peut contribuer à réduire la
pauvreté dans une économie où l’emploi informel demeure largement dominant.
C’est probablement ici que doit commencer la prochaine
génération de politiques sociales. La priorité pourrait être de faire entrer
progressivement plusieurs millions de travailleurs supplémentaires dans une
économie plus productive, mieux organisée et davantage protégée. Formaliser ne
devrait toutefois pas signifier uniquement enregistrer et taxer. Pour que la
formalisation soit attractive, elle doit apporter quelque chose au travailleur
et à la petite entreprise, notamment l’accès au financement, à la protection
sociale, à la retraite, à la formation, aux marchés, à un accompagnement
administratif et à des possibilités réelles de développement.
La Côte d’Ivoire dispose déjà d’instruments allant dans
cette direction, notamment le Régime social des travailleurs indépendants. Le
défi est désormais de transformer cette progression de la couverture sociale en
véritable transformation économique permettant à davantage de travailleurs de
sortir de la précarité et de disposer de revenus réguliers.
Le PND 2026-2030 fixe justement comme ambition de faire
passer le nombre d’emplois formels de plus de 1,5 million à plus de 3 millions à
l’horizon 2030. Cette ambition pourrait être aussi déterminante pour la
politique sociale ivoirienne que le montant du prochain SMIG. Car si le salaire
minimum augmente mais que des millions de personnes demeurent en dehors de
l’emploi salarié formel, une partie importante de la population active ne
bénéficiera pas directement de cette augmentation.
Inversement, si la Côte d’Ivoire réussit à créer massivement
des entreprises productives, à formaliser progressivement les activités
existantes et à transformer des emplois précaires en emplois mieux rémunérés et
protégés, le salaire minimum prendra une portée économique et sociale beaucoup
plus large.
Le gouvernement ambitionne parallèlement de ramener le taux
de pauvreté sous la barre des 20 % à l’horizon 2030. Atteindre un tel objectif
nécessitera beaucoup plus qu’une politique salariale. Il faudra agir
simultanément sur la création d’emplois, la productivité, les revenus des
travailleurs indépendants, l’agriculture, l’industrialisation, la formation
professionnelle, la protection sociale et le pouvoir d’achat.
La Côte d’Ivoire a donc franchi une étape importante en
portant le SMIG à 75 000 FCFA. Le véritable défi est désormais d’élargir le
nombre de citoyens disposant effectivement d’un revenu régulier, décent et
sécurisé. La réussite d’une politique sociale ne peut pas seulement se mesurer
au montant du salaire minimum inscrit dans un décret. Elle doit également se
mesurer au nombre de travailleurs qui en bénéficient réellement et à la
capacité globale de l’économie à améliorer durablement les revenus.
La question centrale n’est finalement plus seulement de
savoir combien vaut le SMIG. Elle est de savoir combien de travailleurs
ivoiriens disposent effectivement d’un revenu décent, stable et protégé. C’est
probablement sur cette question que devra se jouer la prochaine bataille
économique et sociale de la Côte d’Ivoire.
Noëlle Rabe

