CÔTE D’IVOIRE–UNION EUROPÉENNE :1 074 PRODUITS EXONÉRÉS, LES GAINS ET LES RISQUES POUR L’ÉCONOMIE IVOIRIENNE
Depuis le 1er janvier 2026, les relations commerciales entre
la Côte d’Ivoire et l’Union européenne ont franchi une nouvelle étape. La
quatrième phase du démantèlement tarifaire prévue par l’Accord de partenariat
économique concerne 1 074 lignes tarifaires. Les produits européens concernés
bénéficient désormais d’une exonération des droits de douane à leur entrée sur
le marché ivoirien. Derrière cette évolution technique se joue une question
économique beaucoup plus importante : la Côte d’Ivoire saura-t-elle transformer
cette ouverture commerciale en instrument de compétitivité et
d’industrialisation ?
Pour les entreprises et les consommateurs, l’ouverture peut
présenter plusieurs avantages. La diminution des barrières douanières peut
réduire le coût d’importation de certains équipements, machines, intrants et
produits européens. Pour une entreprise ivoirienne utilisant ces équipements
dans son processus de production, l’allègement tarifaire peut contribuer à
réduire les investissements nécessaires et améliorer sa compétitivité. Encore
faut-il que les économies réalisées à l’importation soient effectivement
répercutées sur les entreprises utilisatrices et, lorsque cela est possible,
sur les prix payés par les consommateurs.
Mais toute ouverture commerciale comporte son revers. Les
entreprises ivoiriennes produisant des biens concurrencés par les importations
européennes devront évoluer dans un environnement progressivement plus
exigeant. Productivité, qualité, innovation, capacité de production et maîtrise
des coûts deviennent déterminantes. Une ouverture commerciale peut accélérer la
modernisation d’une économie, mais elle peut également fragiliser les
entreprises insuffisamment préparées à affronter une concurrence plus forte.
Le véritable défi se situe donc du côté de
l’industrialisation. La Côte d’Ivoire ne peut durablement exporter
principalement ses matières premières pour importer ensuite des produits à plus
forte valeur ajoutée. Cacao, anacarde, caoutchouc, coton et autres productions
doivent être davantage transformés localement. L’objectif doit être de
construire une économie capable non seulement de consommer les produits venus
d’Europe, mais également de produire, transformer et exporter davantage vers ce
marché.
La question concerne également les finances publiques. La
suppression progressive de certains droits de douane modifie nécessairement la
structure des recettes associées aux importations concernées. L’enjeu pour
l’État consiste alors à compenser progressivement cette évolution par l’élargissement
de l’activité économique, la formalisation des entreprises, l’amélioration du
recouvrement fiscal et surtout la création de davantage de valeur ajoutée sur
le territoire national. Une économie qui produit plus, transforme davantage et
crée plus d’emplois dispose naturellement d’une base fiscale plus large.
Mais demander aux entreprises ivoiriennes d’être
compétitives suppose aussi de leur offrir un environnement adapté. Coût de
l’électricité, financement des PME, transport, logistique portuaire, accès au
foncier industriel, formation professionnelle, innovation et efficacité
administrative pèseront directement sur leur capacité à rivaliser. Une PME
ivoirienne ne peut affronter durablement une entreprise européenne beaucoup
plus capitalisée si elle supporte parallèlement des coûts de financement élevés
et des difficultés d’accès aux équipements ou aux infrastructures.
Cette quatrième phase du démantèlement tarifaire doit donc
être considérée comme un signal. Le calendrier d’ouverture est connu et doit
devenir un calendrier de préparation de l’économie nationale. Chaque nouvelle
étape devrait correspondre à une montée en puissance de l’industrie ivoirienne,
à un renforcement des PME et à une politique plus offensive de transformation
locale.
La véritable question n’est finalement pas de déterminer si
l’ouverture commerciale est bonne ou mauvaise. Elle est de savoir qui sera
suffisamment préparé pour en tirer profit. Les importateurs peuvent bénéficier
de nouvelles opportunités, certaines entreprises réduire leurs coûts
d’équipement et les consommateurs profiter d’une concurrence accrue. Mais la
Côte d’Ivoire doit simultanément développer une capacité productive
suffisamment forte pour que cette ouverture fonctionne dans les deux sens.
À terme, le succès de l’accord ne devra donc pas seulement
se mesurer au nombre de lignes tarifaires libéralisées. Il faudra regarder
combien d’entreprises ivoiriennes auront grandi, combien d’emplois industriels
auront été créés, quelle proportion supplémentaire des matières premières sera
transformée localement et quelle place les produits ivoiriens auront conquise
sur le marché européen. Ouvrir son marché peut créer des opportunités. Mais la
véritable victoire économique consiste à produire suffisamment, à transformer davantage
et à devenir compétitif au point de conquérir le marché des autres.
Noëlle Rabe

