Rébellion : Kabila prend la tête et part en guerre contre Tchisekedi
La République démocratique du Congo traverse une crise dont
la gravité dépasse désormais la seule confrontation entre le président Félix
Tshisekedi et son prédécesseur Joseph Kabila. Derrière cette rivalité se joue
une interrogation majeure sur l’avenir de l’État congolais, la place de
l’opposition et la capacité des institutions à résoudre les conflits politiques
sans recourir aux armes.
Joseph Kabila, qui a dirigé la RDC pendant dix-huit ans, est
passé du statut d’ancien président à celui d’adversaire particulièrement
contesté du pouvoir de Kinshasa. Son entourage dénonce une succession de
pressions politiques, de poursuites judiciaires et d’atteintes à ses intérêts
familiaux. Pour ses partisans, cette accumulation aurait progressivement réduit
ses possibilités d’action pacifique. Pour ses détracteurs, aucune de ces
circonstances ne saurait justifier un rapprochement avec une insurrection
armée.
Le dossier comporte plusieurs épisodes sensibles. Des
accusations de profanation du mausolée de Laurent-Désiré Kabila, de vandalisme
de propriétés familiales, de confiscations de biens et d’entraves aux activités
économiques sont avancées dans le camp de l’ancien président. Ces griefs
méritent des investigations indépendantes permettant d’établir précisément les
faits, les responsabilités et les recours disponibles.
Sur le terrain politique, les tensions ont également touché
le Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie, le PPRD. Les
mesures prises contre certains de ses responsables et les restrictions
dénoncées par cette formation alimentent les accusations de rétrécissement de
l’espace démocratique. Dans une République, cependant, la responsabilité pénale
éventuelle d’un individu ne doit jamais se confondre avec l’appartenance à un
parti politique.
La rupture s’est aggravée en 2025, avec les accusations de
liens entre Joseph Kabila et l’AFC/M23, mouvement engagé dans la confrontation
armée contre Kinshasa. La procédure judiciaire menée en son absence et sa
condamnation à mort ont marqué une étape particulièrement lourde. Une telle
décision soulève nécessairement des interrogations sur les garanties de
défense, les voies de recours et la portée politique d’un procès concernant un
ancien chef de l’État.
À cela s’ajoutent son éloignement du pays, les sanctions
américaines qui l’ont visé et le rejet allégué de propositions politiques
formulées en mai 2025. Il importe toutefois de distinguer les mesures prises
par les autorités congolaises, les décisions étrangères et les initiatives
politiques dont les circonstances exactes doivent être documentées. Elles ne
relèvent ni des mêmes responsabilités ni des mêmes procédures.
Le 12 octobre 2026, cette confrontation a franchi un nouveau
seuil. Joseph Kabila a lancé le Front pour la refondation de la nation, une
coalition politico-militaire opposée à Félix Tshisekedi et comprenant notamment
des composantes liées à l’AFC/M23. Cette évolution, rapportée par Reuters et
Associated Press, transforme une rivalité politique en défi direct à l’autorité
de l’État.
La question centrale n’est donc plus seulement de savoir ce
que Joseph Kabila a subi, mais de déterminer si toutes les voies pacifiques lui
étaient réellement fermées. En mai 2025, l’ancien président avait présenté
douze propositions portant notamment sur la fin de la guerre, la restauration
des libertés, la réconciliation nationale, le dialogue régional et le retrait
des forces étrangères. Ces propositions témoignaient d’une volonté affichée de
peser sur la sortie de crise. Elles ne permettent toutefois pas, à elles
seules, de conclure que toutes les possibilités de négociation avaient été
épuisées.
Car même lorsqu’un opposant estime être victime
d’injustices, d’autres voies demeurent envisageables. La contestation
judiciaire, la mobilisation politique non violente, la médiation des Églises,
les bons offices de l’Union africaine et les mécanismes internationaux de
protection des droits constituent autant de possibilités. Leur efficacité peut
être discutée, mais leur existence interdit de présenter le recours aux armes
comme une fatalité absolue.
Il serait néanmoins irresponsable d’ignorer la
responsabilité des gouvernants dans la prévention des ruptures politiques. Un
pouvoir qui ne laisse plus de place à la contradiction prend le risque de
radicaliser ses adversaires. Inversement, un ancien chef d’État qui choisit de
s’associer à des forces armées engage une responsabilité considérable envers
les populations civiles, premières victimes des affrontements.
Félix Tshisekedi a le devoir de défendre l’intégrité
territoriale du Congo et de faire respecter la loi. Mais cette mission doit
s’exercer dans le respect des garanties judiciaires, des libertés politiques et
du pluralisme. Joseph Kabila, pour sa part, conserve le droit de contester le
pouvoir, de dénoncer les injustices qu’il estime subir et de proposer une autre
orientation nationale. Ce droit ne lui confère cependant aucune légitimité
automatique à soutenir une insurrection.
L’histoire congolaise démontre combien les affrontements
armés peuvent détruire les acquis institutionnels et prolonger les souffrances
des populations. Le pays a besoin d’une justice indépendante, d’une opposition
libre, d’une armée républicaine et d’un dialogue capable de traiter les
différends sans mettre en péril son unité.
Trois exigences apparaissent désormais incontournables.
D’abord, établir les faits et garantir une justice impartiale dans les dossiers
concernant l’ancien président et ses proches. Ensuite, ouvrir un cadre crédible
de dialogue national associant les forces politiques et sociales attachées à
une solution pacifique. Enfin, rechercher une désescalade militaire effective,
accompagnée de garanties pour les populations et du respect de la souveraineté
congolaise.
La tragédie serait que la rivalité entre deux hommes finisse
par compromettre l’avenir de millions de Congolais. Ni les humiliations
alléguées ni les condamnations judiciaires ne doivent devenir des instruments
de vengeance. Ni la défense de l’État ni la contestation du pouvoir ne peuvent
justifier les violences contre les civils.
Joseph Kabila avait-il encore d’autres voies de recours ?
Oui, au moins en principe. Étaient-elles suffisamment crédibles et accessibles
pour permettre une issue pacifique ? Voilà la véritable question politique.
Un État fort n’est pas celui qui réduit ses adversaires au
silence. C’est celui qui garantit à chacun la possibilité de contester sans
prendre les armes. Et un homme d’État ne démontre pas sa grandeur en
transformant ses blessures politiques en conflit national, mais en recherchant
une issue qui préserve la vie de ses compatriotes.
Car lorsqu’un ancien président et son successeur deviennent
des ennemis irréconciliables, ce n’est pas seulement leur héritage politique
qui est menacé. C’est la République elle-même qui risque d’en payer le prix.
Noelle Rabe

