Tiémoko Meyliet Koné est-il un vice-président illégal ? Ce que dit réellement la Constitution
Le débat mérite mieux que des affirmations catégoriques. Depuis la réélection d’Alassane Ouattara à la
présidence de la République en 2025, une controverse porte sur le statut de
Tiémoko Meyliet Koné. Pour certains, le vice-président aurait dû être à nouveau
choisi et soumis à l'accord du Parlement. Pour d'autres, aucune nouvelle
nomination n'était nécessaire puisqu'il était déjà en fonction. Que dit
réellement la Constitution ivoirienne ?
Une question doit d'abord être posée au texte
La
Constitution ivoirienne, dans sa rédaction issue de la révision
constitutionnelle du 19 mars 2020, est très claire sur un point : le Président de la République est élu pour
cinq ans. Ainsi que dispose l'article 55 :« Le Président de la
République est élu pour cinq ans au suffrage universel direct. Il n'est
rééligible qu'une fois. Il choisit un vice-Président de la République, en
accord avec le Parlement. »
Cette
disposition a une conséquence importante : depuis 2020, le vice-président n'est
plus élu au suffrage universel avec le Président. Il est choisi par le Président de la République,
avec l'accord du Parlement.
Question : pour combien de temps le vice-président
est-il choisi ? Et c'est précisément là que commence la difficulté
juridique.
La Constitution fixe-t-elle la durée du mandat du
vice-président ?
À la lecture
des dispositions consacrées au vice-président, la réponse est : non, pas
expressément. L'article 78 fixe les conditions que doit remplir le
vice-président : il doit jouir de ses droits civils et politiques, avoir au
moins 35 ans et être exclusivement de nationalité ivoirienne, avec les
conditions de filiation prévues par la Constitution. L'article 79 précise
ensuite : « Avant son entrée en fonction, le vice-Président de la République
choisi par le Président de la République conformément à l'article 55 prête
serment devant le Conseil constitutionnel... »
Il est clair
que ni l'article 78, ni l'article 79 ne disent que le vice-président est nommé
pour cinq ans. Cette précision est essentielle. Or, pour le mandat
présidentiel, elle fixe expressément la
durée du mandat présidentiel à cinq ans.
Tiémoko Meyliet Koné a-t-il été régulièrement nommé ?
Sur ce point,
il n'existe pas de difficulté particulière. Tiémoko Meyliet Koné a été nommé
vice-président le 19 avril 2022 et a prêté serment le 20 avril 2022 devant le
Conseil constitutionnel. La Présidence de la République rappelle officiellement
sur son site qu'il exerce ces fonctions depuis le 19 avril 2022. Le Conseil
constitutionnel a lui-même qualifié la cérémonie du 20 avril 2022 de prestation
de serment du « nouveau Vice-Président de la République ». Son entrée en
fonction a donc suivi la procédure prévue par la Constitution.
Le mandat présidentiel de 2020 étant arrivé à son terme, le vice-président
devait-il automatiquement partir ? : C'est ici que les deux lectures s'affrontent.
Première lecture : il fallait une nouvelle désignation.
Cette
interprétation considère que le vice-président est nécessairement lié au mandat
du Président qui l'a choisi. Selon cette logique, lorsque le Président est
réélu pour un nouveau mandat, il doit recommencer la procédure prévue par
l'article 55 : choisir son vice-président et obtenir l'accord du Parlement.
Cette lecture
s'appuie notamment sur l'idée que le vice-président est un élément du
dispositif exécutif constitué autour d'un mandat présidentiel déterminé. Elle
n'est toutefois pas explicitement formulée par la Constitution.
Deuxième lecture : les fonctions du vice-président continuent
L'autre interprétation
part d'un principe beaucoup plus littéral : la Constitution ne dit nulle part que les fonctions du vice-président
prennent automatiquement fin lorsque le mandat présidentiel arrive à
expiration. Elle ne dit pas davantage que la réélection du Président
constitue une cause de cessation des fonctions du vice-président.
Or, en matière
constitutionnelle, une obligation aussi importante que la cessation automatique
d'une fonction ne devrait-elle pas résulter clairement du texte ? C'est
précisément l'argument qui permet de soutenir la continuité des fonctions de
Tiémoko Meyliet Koné.
Un détail constitutionnel particulièrement intéressant
L'article 58
prévoit que, après la proclamation définitive des résultats, le Président de la République élu prête serment,
tandis que : « Le vice-Président de la République assiste à la cérémonie de
prestation de serment. » Cette formulation mérite attention. Le texte prévoit
expressément une nouvelle prestation de serment pour le Président élu. Il ne
prévoit pas, dans la même circonstance, une nouvelle nomination ou une nouvelle
prestation de serment du vice-président simplement parce que le Président vient
d'être réélu.
On peut donc
difficilement transformer une formalité que la Constitution n'a pas prévue en
une condition obligatoire de la légalité du vice-président.
Que s'est-il passé après 2025 ?
La pratique
institutionnelle apporte un élément supplémentaire. Après la réélection
d'Alassane Ouattara, la Présidence de la République a continué à présenter
officiellement Tiémoko Meyliet Koné comme Vice-Président de la République.
Dans un
communiqué daté du 14 décembre 2025, la Présidence le présente ainsi et indique
qu'il représentait le Président de la République au sommet de la CEDEAO à
Abuja. La page officielle de la Présidence consacrée au vice-président indique
toujours qu'il exerce cette fonction depuis le 19 avril 2022.
Cette pratique
institutionnelle ne remplace évidemment pas la Constitution. Mais elle montre
que les institutions ivoiriennes ont retenu, depuis 2025, l'interprétation
selon laquelle la réélection du
Président n'a pas automatiquement mis fin aux fonctions du vice-président.
Peut-on parler d’illégalité ?
Non, pas sur le seul fondement de l'absence d'une nouvelle nomination en
2025. Dire que Tiémoko Meyliet Koné
exerce « en toute illégalité » supposerait que la Constitution impose
clairement une nouvelle désignation après chaque élection présidentielle. Or
cette obligation n'apparaît pas explicitement dans le texte.
Inversement,
il serait également excessif de dire que la Constitution affirme noir sur blanc
que le vice-président conserve automatiquement ses fonctions au-delà du mandat
présidentiel.
La véritable difficulté est donc une lacune du texte constitutionnel.
La
Constitution organise précisément la nomination, l'entrée en fonction et
certaines hypothèses de remplacement du vice-président, mais elle ne fixe pas
explicitement la durée de ses fonctions et ne précise pas le sort de celles-ci
lorsque le Président est réélu.
Le vrai débat constitutionnel
Au fond, la
question n'est donc pas « Tiémoko
Meyliet Koné est-il illégal ? ». La question juridiquement pertinente
est plutôt : « Les fonctions du
vice-président sont-elles juridiquement attachées à la durée du mandat
présidentiel ou disposent-elles d'une durée autonome que la Constitution n'a
pas expressément fixée ? » C'est cette question que le constituant
aurait intérêt à clarifier.
En attendant
une éventuelle interprétation faisant autorité du Conseil constitutionnel ou
une modification de la Constitution, il
me paraît juridiquement aventureux de qualifier d'illégale la présence de
Tiémoko Meyliet Koné au poste de vice-président au seul motif qu'il n'a pas
fait l'objet d'une nouvelle désignation après la présidentielle de 2025.
La lecture la plus rigoureuse consiste donc à reconnaître une ambiguïté constitutionnelle, plutôt
qu'à transformer cette ambiguïté en constat d'illégalité. Car, ainsi que le
soutiennent les puristes du Droit, en droit constitutionnel, lorsqu'une
obligation aussi importante n'est pas expressément prévue, il faut éviter de la
présenter comme une évidence.
Par Franck ETTIEN
Journaliste-Politologue et Ecrivain

